Après mon article sur l’oreille absolue, voici un autre sujet qui m’a fait perdre beaucoup de temps et que je souhaiterais traiter suite à une récente découverte.

Je veux parler de cette idée selon laquelle les grands artistes ont énormément souffert dans leur vie, ont eu un destin tragique, et c’est surtout cela qui leur permet d’atteindre un art plus décisif que les autres.

Je ne jète la pierre à personne, la preuve c’est que jusqu’à récemment je ne m’étais pas rendu compte que j’avais moi-même longtemps fait cette erreur.

L’admiration naïve

Il y a quelques années, j’ai eu une période pendant laquelle je ne jurais que par un pianiste. J’y pensais tout le temps. Je n’écoutais que lui. J’ai lu plusieurs biographies. Je croyais que jamais personne avant lui, ni après lui, ne parviendrait à une telle élégance et à un jeu si riche.

Il se trouve que ce pianiste était drogué et, pour le coup, a eu un vrai destin tragique : alors que son premier groupe venait d’enregistrer un concert dont enfin il était satisfait, son contrebassiste s’est tué dans un accident de voiture dix jours plus tard.

Plus tard, c’est sa femme qui s’est suicidée lorsqu’il lui a appris qu’il la quittait, puisqu’elle ne pouvait pas lui donner d’enfant. Puis c’est son frère, à qui il tenait énormément, qui s’est à son tour suicidé, suite à des crises de schizophrénie de plus en plus violentes.

En parallèle, diverses addictions à plusieurs drogues ont attaqué sa santé physique ainsi que financière. A une époque, son état s’est tellement dégradé qu’il est littéralement devenu un sans-dents, avant qu’un admirateur ne lui offre un traitement chez un dentiste.

Bref, s’il existe un artiste maudit, c’est bien lui. Et, pour une raison très malsaine, la critique et les gens trouvent que cela est normal de la part d’un artiste de ce calibre ; on entend très souvent des choses comme : “il faut bien des substances pour trouver l’inspiration” ou “il a beaucoup souffert et cela s’entend dans son jeu”.

Concrètement ?

Quelqu’un peut-il m’expliquer une bonne fois pour toutes ce que le fait d’être triste voire effondré permet de faire de plus en musique ? Quel travail, en particulier de longue durée, peut-on faire quand on est dépressif ? Quand on se lève avec le soucis de trouver la dose de drogue du jour ? Ou alors l’inspiration tombe du ciel, les doigts bougent tout seul et les chefs-d’œuvre s’écrivent – dès lors qu’on est assez malheureux ?

Non, je crois que ce sont des âneries. Je ne nie pas une certaine part d’excentricité chez certains artistes. Mais elle n’est absolument pas nécessaire. J’ai rencontré plusieurs musiciens professionnels, dont une mère de quatre enfants qui adore nager, jouer au basket, faire du skate. Un autre était un grand boute-en-train, du genre à passer des heures au bistro.

Je pense qu’il y a avant tout une certaine paresse des gens, qui se disent : “si c’est ça un destin d’artiste, pas étonnant que je ne joue pas si bien, je suis quelqu’un de très banal…” Alors que ce sont les musiciens qui sont en réalité des gens aussi banals que les autres !

Conclusion

La critique gonfle artificiellement la valeur de certains musiciens pour des raisons non-musicales, il faut en être conscient. Mais, avec la bonne méthode et énormément de travail, rien n’est absolument hors de portée.

J’en veux pour preuve la découverte avec laquelle j’ai commencé cet article : j’écoutais un disque de jazz, et était persuadé de savoir qui jouait : mon fameux pianiste préféré. Puis j’ai appris le vrai nom du musicien sur le disque par un ami qui était fier du piège qu’il m’avait tendu : il s’agissait en fait d’un autre pianiste, plus âgé, au style très similaire, et qui lui a vécu en bonne santé jusqu’à 92 ans ! Comme quoi j’avais tout faux.

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